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Juin 18

Entretien avec Chantal Nicolaï et Hadrien Riffaut

L’étude sur « les Mendicités à Paris et leurs publics » réalisée par le CerPhi en partenariat avec la Fondation Caritas France et La Vie, a permis au magazine de traiter le sujet, souvent abordé par les médias, sous un angle résolument humain et au delà des idées reçues.

Chantal Nicolaï, spécialiste des sciences du comportement, et Hadrien Riffaut, sociologue, qui ont réalisé l’enquête, soulignent que pour approcher avec justesse la réalité d’une population fragilisée, ou en rupture sociale, il faut passer d’abord par une phase d’observation sur le terrain, et pouvoir travailler ensuite selon un protocole extrêmement souple.

De votre point de vue, qu’est ce qui a motivé la réalisation de cette étude ?

La mendicité est un sujet souvent abordé dans les médias, mais qui n’est pas traité en profondeur. En sociologie, il est plutôt abordé comme une des pratiques liées à la vie dans la rue. Nous avons souhaité aborder le sujet sous un angle humain, en donnant de l’épaisseur à cette figure du « mendiant », devant laquelle on passe sans savoir quelle vie il y a derrière. Nous avons voulu comprendre qui étaient les personnes qui se livraient à la mendicité, dans ses différentes formes et quel était l’impact de cette activité sur elles. Nous avons également voulu nous intéresser à notre propre rapport à la mendicité

Le CerPhi a choisi une méthodologie d’étude basée sur l’observation des pratiques sur le terrain. Quel est, pour vous, l’apport de ce type de démarche?

Le choix de commencer par une phase d’observation sur le terrain avant de réaliser des entretiens, est liée au sujet. La population des mendiants n’a jamais été décrite de façon précise. A la question de « qui interroger », nous n’avions donc pas de réponse a priori. Sauf précisément à en rester a des a priori.

Il était donc nécessaire d’observer d’abord les mendicités sur les lieux où elles sont pratiquées; de faire un inventaire de leurs diversités et de leurs caractéristiques. A partir de ces constats, nous pouvions commencer a rencontrer des personnes pour les interroger.

Ces rencontres ne peuvent avoir lieu que sur les lieux et au moment de la mendicité. Il est impossible de prendre contact hors de ces moments, et cela pose un problème particulier à l’enquêteur. L’activité de mendier est très importante pour les personnes qui le font, voire indispensable. Il faut donc veiller à ne pas mettre en danger ce qu’elles sont en train de réaliser. Que ce soit avec le « glanage » ou avec la mendicité, les personnes sont là pour se procurer une ressource qui peut être vitale pour elles .

Une des difficultés rencontrées avec cette population, fragilisée, voire déjà en rupture sociale, c’est l’entrée en contact, et l’établissement de la confiance. Comment les aborder, pour à la fois atteindre les objectifs et les motiver à participer à l’étude? Nous nous sommes présentés comme des sociologues, souhaitant recueillir leur témoignage sur leurs pratiques, leur vécu, en prenant en compte la dimension personnelle et humaine. « C’est ton  histoire à toi qui nous intéresse ». Nous parlions de témoignages, de portraits. Certains n’acceptent pas de participer à une étude en tant que telle, mais veulent bien parler, s’exprimer, donner leur opinion. Tous ne souhaitent pas forcément faire le récit de leur vie, de leur trajectoire, dont ils doivent systématiquement rendre compte auprès des travailleurs sociaux. Ils acceptent en revanche l’idée de parler de leur expérience, de leur pratique. C’est paradoxal parce que c’est une pratique stigmatisée, qui fait honte, mais pour certains, il était intéressant d’en parler, d’avoir une réflexion sur leur propre pratique.

Pour obtenir la familiarité qui permet cet échange, il faut plusieurs rencontres, ce qui signifie pour l’enquêteur passer, repasser dans certains lieux, à certaines heures, avoir des échanges rapides, jusqu’au moment où la personne va être disposée à s’entretenir de façon plus approfondie. Il faut faire les preuves de sa capacité à écouter, au moment où la personne a envie d’être écoutée. Cela nécessite un protocole d’étude extrêmement souple, du temps, de la disponibilité, et l’acceptation des aléas du terrain. Avec un protocole plus standard, des objectifs fixés de façon rigide, des délais stricts on ne recueillerait que le point de vue de ceux qui veulent parler, voire revendiquer, pour se valoriser ou apitoyer. On serait alors dans l’irrespect de la réalité de la population que l’on cherche à mieux comprendre.

Qu’est ce que vous avez appris à travers cette étude ? Quels sont les principaux enseignements que vous en tirez ?.

Ce que nous avons découvert de plus marquant, c’est que la mendicité est une activité épuisante psychologiquement et physiquement. Sur le terrain, nous avons pu ressentir à quel point. Ne serait-ce que subir le flux de passants. Tant qu’on ne l’a pas fait, on ne peut pas se rendre compte. Si elle n’est pas ponctuelle, la mendicité aboutit nécessairement à la dégradation de la personne. Ou alors il faudrait être doté de compétences relationnelles et de capacités physiques hors du commun.

De votre point de vue, en quoi cette étude est-elle utile et à qui ?

Tout d’abord aux personnes qui sont sollicitées. Les éléments que l’étude apporte permettent à chacun de porter un regard plus informé sur les personnes qui pratiquent la mendicité et de faire évoluer ses propres pratiques de donateur.

Elle est également utile aux mendiants eux-mêmes dans la mesure où elle souligne l’importance et le sens de la relation de personne à personne.

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