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Juin 18

Interview d’Eric Fiat

« Il n y a rien de plus beau que de bâtir une société où soit entretenu ce savant et fragile équilibre entre l’amour et le respect d’autrui. Tant que des hommes et des femmes sauront s’emparer de cette vérité dans un acte volontaire, le monde pourra rêver de meilleurs jours… »

Eric Fiat

Éric Fiat,- agrégé de philosophie, maître de conférence de l’université de Marne-la-Vallée et professeur à l’espace Éthique de l’Assistance Publique des  Hôpitaux de Paris, distingue la philanthropie de la charité. Étymologiquement, le phil-anthrope est celui qui éprouve de l’amitié -philia- pour l’être humain -anthropos-. Synthèse de l’amour et du respect selon Kant, l’amitié, qui est au cœur de la philanthropie, répond à ce besoin de chaleur qu’ont les hommes, et qu’aucun État, même « providence » ne peut leur apporter. Si la philanthropie ne peut pas changer le monde, elle peut en revanche l’améliorer, en le rendant le moins imparfait possible. C’est en ce sens qu’elle peut être considérée comme « justement nécessaire » et qu’elle mérite, au delà du registre des seuls sentiments ou des émotions, d’être « éduquée » pour trouver son ferment dans la raison humaine, et pas seulement dans la sensibilité des hommes….

Que pensez-vous du développement actuel de la philanthropie, après 60 ans d’affirmation de la puissance de l’État-Providence et du solidarisme ?

Éric Fiat : Si pendant tant d’années, la philanthropie n’a pas occupé la place qui devrait être la sienne dans nos sociétés, c’est selon moi pour deux raisons principales. La première est liée à l’influence chrétienne, la seconde à l’influence marxiste. Le christianisme a joué un rôle fondamental dans l’accompagnement des plus fragiles, et nous devons le dire avec gratitude. Mais c’était au nom de la charité qu’on agissait. Il faut rappeler que cette charité était la traduction de ce que les Romains nommaient caritas, qui traduisait ce que les Grecs appelaient agapè. En grec, il y avait trois mots pour dire amour : Éros (désir), Agape (charité) et Philia (amitié). Le phil-anthrope est étymologiquement celui qui éprouve de l‘amitié (philia) pour l’être humain (anthropos) : de l’amitié et non pas de la charité ! Le chrétien est plus charitable que philanthrope. Et puis une mauvaise lecture du christianisme a malheureusement contribué à faire croire que le fait de donner à l’autre, de le secourir, permettait de gagner son salut. Alors il fallait que le pauvre, le malade, le laid, l’opprimé existent : on les aimait, mais sans toujours tenter d’éradiquer l’origine de leurs souffrances. Cette perversité dans l’entraide a marqué l’histoire de l’humanité, même si, je le répète, il s’agissait là d’une mauvaise lecture du message du Christ.

Et puis d’autre part la pensée marxiste, qui prônait l’idée selon laquelle la seule issue, pour celles et ceux qui souffrent, était de changer radicalement de monde, n’a pas concouru non plus au développement de la philanthropie.

On le voit, la conjugaison de ces deux influences (l’une chrétienne, l’autre marxiste) a conduit à une dévalorisation de la philanthropie, plus concrètement à une dévalorisation de la philanthropie privée et à une survalorisation de la solidarité publique. Mais la solidarité publique peut-elle tout ? Un État n’est pas là pour aimer les hommes. Il se contente de respecter leur dignité. Ce qui me paraît très nécessaire, mais sans doute pas suffisant. Car les hommes ont besoin d’être aimés, pas seulement d’être respectés. Même l’État que l’on dit « providence » n’est pas aimant. Dans le meilleur des cas, il se contente d’attribuer à chacun ce qui lui revient. Ce qui, encore une fois, est nécessaire mais ne suffit pas. Nietzsche disait : « l’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids. » Les hommes ont besoin de chaleur !

Selon Kant, « l’Amitié c’est la synthèse de l’amour et du respect, l’amour étant une force d’attraction, le respect une force qui maintient à distance ». Ce qui signifie qu’on peut aimer sans respecter, et respecter sans aimer. Il faut donc un équilibre entre le respect et l’amour, et c’est dans l’amitié que se trouve cet équilibre. Certes, le monde vit aujourd’hui dans une vidéo-sphère qui conditionne beaucoup d’actes, et cela n’a pas que du bon. Il fut une époque où l’excellence faisait la notoriété, alors qu’aujourd’hui la notoriété fait l’excellence. Néanmoins, même dans le don réactif ou sélectif, il y a un point qui me semble important voire essentiel : il demeure toujours quelque chose de profond et de vrai dans l’acte de donner. Seulement ce quelque chose mérite d’être accompagné d’un enseignement. La philanthropie durable passe aussi par cette vérité. Pour qu’un acte philanthropique ne soit pas superficiel, la notion de récit, d’enseignement, de cheminement des donateurs est primordiale.

Peut-on ériger la philanthropie en système ?

La philanthropie doit être une philosophie de vie. Il n y a rien de plus beau que de bâtir une société où soit entretenu ce savant et fragile équilibre entre l’amour et le respect d’autrui. Tant que des hommes et des femmes sauront s’emparer de cette vérité dans un acte volontaire, le monde pourra rêver de meilleurs jours…

En revanche, ériger la philanthropie en système me paraît être une erreur. En effet, dans un système, l’homme n’a pas d’existence réelle. Il n’est qu’un simple rouage, un exécutant. La philanthropie est un acte  volontaire, dans lequel le donateur est libre de ses choix. L initiative personnelle est irremplaçable. La prise de décision subjective l’est tout autant. Le philanthrope est celui qui prend sa décision en son âme et conscience.

La philanthropie peut elle changer le monde ?

Non. La philanthropie ne peut pas changer le monde. Elle peut en revanche l’améliorer. Par définition le monde humain est un monde imparfait, a contrario de la ruche ou de la fourmilière. Le but de la philanthropie n’est pas, à mon sens, de faire un monde parfait, mais de le rendre le moins imparfait possible. Les hommes ne sont ni des héros ni des saints. La philanthropie n’est pas héroïque. Elle est tout justement nécessaire.

C’est pourquoi il ne faudrait pas laisser la philanthropie suivre le seul libre cours de la sensibilité ou de l’émotion. En faisant appel à ces seuls sentiments on prendrait le risque du pire comme du meilleur. La philanthropie s’éduque ! En d’autres termes l’humanitarisme a besoin des humanités. Lire Molière, contempler Rembrandt, éventuellement lire Pascal ou Kant donne à l’homme une acuité, une vigilance, une finesse irremplaçable… Une philanthropie profonde et durable trouvera son ferment dans la raison humaine, et pas seulement dans la sensibilité de l’homme, laquelle est trop versatile, trop capricieuse pour qu’on lui fasse aveuglément confiance. Voilà pourquoi, les organisations qui ont pour objet la philanthropie doivent surveiller leurs messages, leurs récits.

Face à la montée de l’individualisme et-ou de l’individuation, Internet semble être un moyen efficace de partager ou de révéler des engagements communs. Va-t-on recréer une forme de retour au collectif par les réseaux sociaux et favoriser l’action philanthropique ?

Oui et non… Oui , parce que le fait qu’Internet ait contribué à remettre en question des souverainetés trop bien installées, et souvent de manière illégitime, comme on vient de le voir en Tunisie, ne peut que nous pousser à en dire du bien. Le réseau internet, les réseaux communautaires sont comme des rhizomes. Dans la nature, certaines plantes ont besoin de prendre racines, alors que d’autres ont besoin, pour se développer, de s’éparpiller en horizontalité. Internet témoigne de cette réalité, créant des liens, des accointances, et peut-être même des solidarités entre hommes vivant très loin les uns des autres.

Non cependant, car si le réseau social créé par l’outil internet fabrique bien des accointances, des copinages, des ressemblances, il ne saurait en revanche créer de l’amitié. Facebook n’a rien compris à l’amitié ! Aristote disait que la véritable amitié (philia) est rare, ou n’est pas.

C est pourquoi les réseaux sociaux ne peuvent entrainer, me semble-t-il, que des philanthropies totalement circonstancielles, suscitant des réflexes non réfléchis plutôt que des réflexions profondes. Il me semble que pour l’internaute, toute attente n’est qu’un délai insupportable. Alors que dans la relation véritablement amicale à l’autre, la patience attentive vaut mieux que l’attente impatiente. Il faut de l’attente, et la proximité réelle des corps, pour que se construisent des histoires profondes.

La philanthropie ne doit pas, selon moi, utiliser internet comme un moyen mais plutôt comme un outil. Internet donne accès à des informations, mais des informations ne font pas une connaissance, de même que des connaissances ne font pas un savoir, et que des savoirs ne font pas une culture. Une culture humaniste, au sens classique du terme, est sans doute nécessaire pour que se construise ce mélange d’amour et de respect de l’autre en quoi consiste cette chose « justement nécessaire » qu’est la philanthropie.

Propos recueillis par Laurent Dupré

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